| Les survivants |
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Faire famille par adoption, dans des conditions "ordinaires" demande du temps, de la vigilance, de préserver d’abord l’enfant en gérant les relations avec l’entourage ou les médias dont internet fait partie. Danielle Housset, présidente d'honneur d'Enfance & Familles d'Adoption, souligne ici que dans des circonstances traumatiques, ce temps et cette nécessaire vigilance devront être accrus, pour les enfants qui vont arriver comme pour ceux déjà présents, l’écoute et les mots parentaux posés avant, devant permettre de rassurer pour affronter le regard extérieur. On peut imaginer aisément, malgré les incertitudes qui demeurent et les angoisses qui continuent de nous étreindre tous devant les terribles images qui se multiplient, que les déclarations des autorités haïtiennes et françaises aient un côté « rayon de soleil » pour tous les parents plongés dans l’inquiétude pour l’enfant devenu le leur dès qu’ils ont reçu sa photo. Photo qu’ils ont montrée avec fierté pendant un mois, un an, deux ans parfois. Photo que depuis cinq jours, cinq nuits, ils contemplent avec douleur. Certains enfants, donc, qui ont vécu l’effroyable choc du séisme, l’indicible chaos qui a suivi la première secousse, la frayeur des répliques, la souffrance de leur corps meurtri, la faim, la soif, la perte de leur petits copains, la vue de cadavres, l’angoisse de ne pas retrouver autour d’eux tous les visages qui peuplaient leur quotidien avant le 12 janvier, de ne pas savoir ce qu’il est advenu de leurs parents, frères et sœurs, voisins quittés il y a quelques mois, certains de ces enfants vont être amenés sur le territoire français, confiés à ceux qui se sont ouverts en famille pour eux. Ces enfants sont les survivants d’une catastrophe dont l’impact ne peut se mesurer. Mais on sait du moins, et heureusement, tenter d’en réduire les effets afin qu’ils ne portent pas en eux, toute leur vie, le sentiment qu’ils n’ont pas le droit de vivre car ils « devaient » mourir comme les uns, afin qu’ils ne soient pas traumatisés par la disparition des autres, s’interdisant de s’extérioriser, se reprochant de rire, se condamnant à ne pas exister vraiment. Ces enfants ont le droit, avant tout contact avec leur famille d’adoption, à une attention particulière si on souhaite qu’il y ait réellement une rencontre de laquelle naîtra la possibilité de s’adopter mutuellement. Pendant qu’ils sont encore dans un environnement qui fait repère – autres enfants connus, adultes qu’ils côtoyaient, climat, paysage qui font image – on doit impérativement, après avoir assuré leur sécurité physique et physiologique, assurer leur survie psychologique. Ils ne devraient donc en aucun cas être amenés en métropole immédiatement après avoir quitté Haïti. Peut-être une des moins mauvaises solutions serait-elle de les recevoir à la Martinique ou à la Guadeloupe, sans séparer les enfants d’une même crèche, en les faisant accompagner des nounous et autres adultes de leur centre qui l’accepteraient, et de leur proposer non seulement un accueil sanitaire mais les soins de pédo-psychiatres spécialement compétents. Le temps qu’on leur donnerait, pour qu’ils acceptent leur droit de vivre, pourrait alors être mis à profit pour préparer leurs parents aux mots à ne pas dire alors qu’il leur faudra aborder le sujet délicat de la catastrophe, aux fêtes d’arrivée auxquelles ils devront renoncer, aux réceptions, aux présentations qu’il faudra retarder tant qu’à leur tour ils n’auront pas sensibilisé leur entourage. Il leur faudra résister aux pressions médiatiques, préserver l’image de leur enfant en interdisant qu’on le stigmatise comme survivant ou miraculé. Jamais, ils ne pourront empêcher que quelqu’un dise à leur enfant qu’il a été sauvé par l’adoption, qu’il a de la chance, ou que son pays était maudit. Mais eux, parents, doivent être prêts avant que cela n’arrive à expliquer à leur enfant qu’il n’a été adopté QUE parce qu’il n’avait pas de parents pour l’élever, qu’il a le droit de pleurer ses amis disparus, qu’il a le droit d’être heureux d’être vivant et que Haïti ne paye pas plus de péché à un dieu vengeur que les Philippines, le Sri Lanka ou la Thaïlande rasés par le tsunami, que le Bengladesh ravagé par les inondations. C’est l’injustice de la vie qui fait que certains disparaissent dans un accident alors que d’autres en sortent indemnes, que certaines personnes sont malades ou handicapées alors que d’autres restent toute leur vie en pleine santé. La vie n’est pas juste, ce n’est pas de leur faute et ils doivent le savoir. A ces parents, pour qu’ils les transmettent à leurs enfants, il faudra par la suite donner toutes les nouvelles qu’on pourra obtenir afin qu’ils puissent apporter une information lorsque les questionnements jailliront. La cicatrice restera sans doute pour beaucoup : mais, autant que faire ce peut, que la blessure ne reste pas ouverte, entretenue par les fantasmes, qu’elle se referme, réponse après réponse. Les enfants nés à Haïti, adoptés il y a quelques semaines ou depuis plusieurs années, et leurs parents devraient se voir proposer le même soutien car ces enfants aussi sont en très grand danger de ressentir la même culpabilité de survivant. Déjà, heureusement certains départements s’organisent pour les accompagner, institutionnels, professionnels et associations unis dans une même solidarité. Retour au sommaire de la rubrique Points de vue |
