| Accueillir l'enfant traumatisé |
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Laurence Morel, psychologue clinicienne et présidente d'EFA 27, nous livre des pistes permettant de décoder le traumatisme vécu par l'enfant et le sentiment d'impuissance mêlé de culpabilité des parents. Elle nous invite à rétablir un autre discours, afin que chacun, sachant désormais que l'horreur peut arriver, puisse néanmoins espérer retrouver de la sécurité. Nous sommes dans une situation exceptionnelle où, des deux bords, une horreur a été vécue: pour l’enfant: une effraction du réel. pour les parents: la confrontation avec leur impuissance, et la culpabilité de "ne rien pouvoir faire", leurs propres enfants souffrant à l’extrême parfois sous leurs yeux, derrière un écran de télévision. De part et d’autre, il y a donc nécessité à rétablir un autre discours pour sortir de cette impasse partagée. Pour que l’adoption puisse se nouer sur des bases solides. La terre a tremblé, s’est cassée, l’adoption doit pouvoir se dégager de cette fêlure commune. Cela ne peut se faire seul, il est nécessaire de parler à un professionnel afin que la parole puisse devenir à nouveau digne de confiance. Qu’elle puisse à nouveau sécuriser l’enfant, mais aussi sécuriser le parent. Retrouver de la sécurité, quand on sait dorénavant que l’horreur peut arriver. Pour l’enfant Cela prendra du TEMPS, beaucoup de temps; il faudra prendre en compte que la situation est toujours particulière. La réalité pour chaque enfant ne vaut que pour la sienne. Elle n’a rien d’objectif, ce n’est pas ce que l’on a vu à la télé ou dans les journaux, mais le traumatisme est là parce que cette réalité a pris pour lui VALEUR PERSONNELLE, en fonction de son histoire familiale, l’histoire dans le pays (catastrophes déjà vécues, etc.), l’histoire dans l’institution où il était recueilli, etc… La rencontre avec les parents adoptifs risque de se nouer au temps de l’horreur. C’est d’emblée la famille qui hérite de cette charge (là où en temps habituel, l’adoption vient dans un temps plus "apaisé", plus éloigné, d’une souffrance – celle de l’abandon notamment). Un travail de parole sera nécessaire à l’enfant pour faire un dé-nouage. Dans une situation traumatique, il importe que l’enfant puisse dire, parler de ce qu’il a vécu lui, de ce qui a fait son horreur, pour lui. Le traumatisme est subjectif, on ne peut savoir à priori ce qui l’a traumatisé. C’est pour cela qu’il faut un lien de parole à quelqu’un, quelqu’un qui puisse supporter ce que l’enfant a à dire. Ce ne sont pas les parents. Même s’ils peuvent avoir par ailleurs des compétences à l’écoute! Ecouter leur enfant de la bonne façon, c’est lui permettre que l’enfant adresse ailleurs cette parole; chaque parent doit pouvoir supporter de n’être pas tout pour son enfant, même dans ce temps traumatique où l’on voudrait, peut-être, le guérir de ce ravage subi. Les personnes qui ont vécu un traumatisme témoignent souvent de leur difficulté à être entendues. Car ce qui se passe très souvent, c’est que l’écoute veut refermer cette faille, veut se faire rassurante, ce qui laisse les sujets très seuls dans leur angoisse. Avec l’amour, les parents voudraient pouvoir réparer le traumatisme, ce n’est pas possible. L’empathie n’est pas de mise (dans un certain partage de ce que l’enfant aurait vécu). Car alors on s’identifie à l’enfant; mais c’est pour soi, avec la croyance que l’on fait quelque chose pour lui. En cela, on fait – sans s’en rendre compte bien sûr – porter sa propre culpabilité d’impuissance par le sujet traumatisé : on se sent coupable de ne rien avoir pu faire, il serait coupable d’avoir survécu. Méfions nous donc de nos bons sentiments, ils ne sont pas toujours bons conseillers! Un concept fut inventé par P. E. Sifnéos, celui d’alexithymie pour rendre compte d’un manque de mots pour exprimer les émotions et les sentiments. Souvent, des survivants éprouvent une difficulté à parler de ce qu’ils ont vécu. D’ailleurs, il n’est pas de mise de "faire parler" comme l’on dit parfois, pour "évacuer le traumatisme". Il faut permettre à l’enfant de repérer ce qu’il a à dire, lui, au moment où il le pourra, avec le temps qu’il lui faudra. Il faut proposer à l’enfant un lieu d’écoute. En cela, on ouvre une porte. On lui dit notre confiance dans la parole pour panser les plaies invisibles mais d’autant plus terribles peut-être. Le sujet traumatisé n’a rien à attendre des autres pour combler en lui la faille ouverte par le traumatisme. Mais il lui revient une question: "qu’est-ce qui s’est passé POUR MOI?" C’est cela qu’il pourra entrevoir en parlant avec un psychanalyste, et c’est cela qui pourra le soulager. Pour les parents Les parents ont à opérer un déplacement; du drame vécu, à leur enfant accueilli. Ils accueillent LEUR enfant, ils n’accueillent pas l’enfant qui a survécu. Ils accueillent LEUR enfant, ils n’accueillent pas le drame du pays et des enfants restés sur place. Il est normal qu’ils puissent se réjouir que l’enfant soit vivant, éprouver ce bonheur, sans se reprocher un égoïsme. C’est la condition pour que l’enfant se sente à SA PLACE dans sa famille, qu’il sache qu’il est attendu, et que l’on n’a pas alors l’oreille et les yeux tournés vers tous ceux qui sont restés. Ça c’est le rôle des associations humanitaires, si on est parent, on ne peut faire dans le même temps de l’humanitaire sans faire croire à l’enfant qu’on l’a adopté pour le SAUVER. On le sait, ce serait assurer à l’enfant une ravageuse culpabilité d’avoir survécu. Si les parents sont des sauveteurs, l’enfant "sauvé" garde une dette à vie, qu’il ne pourra pas payer, sauf parfois à mettre sa vie en danger… Les parents doivent supporter que leur rêve d’adoption soit entamé par le drame. Le rêve est un peu cassé. Il va leur falloir supporter longtemps cette réalité, sans baisser les bras devant les difficultés. Le rêve que l’on a toujours un peu au fond de soi, que l’amour des parents dans la rencontre va soulever des montagnes… Là, la terre s’est soulevée dans la réalité, et rien ne sera plus pareil pour certains enfants. Le bonheur de savoir l’enfant sorti de ce drame, vivant, sera peut-être suivi de désillusions devant les difficultés récurrentes, devant lesquelles les parents auront à ne pas se décourager. L’enfant qui arrive, miraculé, risque d’attirer le VOYEURISME déguisé sous des discours soi-disant empathiques: "le pauvre enfant! Quel malheur il a vécu!" L’enfant n’est pas une mascotte, n’est pas un témoin survivant. Il faut fuir absolument ces discours qui inévitablement vont se polariser dans l’entourage. Il y a eu, on le sait et c’est heureux, un très grand élan de générosité. Autour de toute famille touchée par un enfant là-bas un réseau de dons généreux s’est souvent mobilisé, et c’est tant mieux. Mais attention à REFUSER toute demande en retour. Les familles n’ont aucune dette, c’est Haïti qui remercie tous les généreux donateurs, cela n’incombe pas à l’enfant! Il faut PROTEGER L’ENFANT. Dire à l’enfant que c’est un grand bonheur qu’il ait survécu, une chance oui, mais dont il n’est redevable à personne. Il arrive que l’on ait de la chance, oui. Et on peut l’accepter. Il est arrivé autour de lui que d’autres ont eu de la malchance. C’est vrai. C’est terrible, mais personne n’y peut rien. Personne n’est responsable de cela. Personne n’a le pouvoir magique d’éviter cela. DIRE à l’enfant que ses petites épaules étaient impuissantes à sauver quiconque. Qu’ils se sont soutenus, avec leurs nounous, et que ça c’était tout ce qu’ils pouvaient faire. Que c’est le travail maintenant des organisations humanitaires et internationales d’agir. L’enfant, pour sa part, a à panser ses plaies, et il a droit au bonheur de vivre avec sa famille, d’y construire son nid. L’avenir est devant. Le passé les a marqués, mais il ne faut pas qu’il les détruise. Le passé, c’est ce dans quoi on puise son identité, en la façonnant au présent. => A lire en lien avec la thématique de cet article: Le stress post-traumatique Voir aussi Retour vers le sommaire de la rubrique Haïti: l'arrivée de l'enfant Retour vers le sommaire de la rubrique Haïti: points de vue |
