| Principe de précaution et adoption: plaidoyer pour une vie normale |
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Dans ce texte, Ferdinand Ezembe, docteur en psychologie et directeur d’Afrique Conseil, s’interroge sur le devenir des victimes, en s’appuyant sur les travaux menés sur la résilience et les victimes de catastrophes naturelles. En ce qui concerne plus spécifiquement les enfants en attente d’adoption, il invite à ne pas occulter d’autres aspects, tels que l’abandon et les conditions de départ du pays. Le tremblement de terre qui a secoué la ville de Port au Prince et ses alentours n’est, entre autre, comme le rappelait le consul de Haïti dans une émission à la télévision (RFO, 24 janvier 2010), "qu’une catastrophe naturelle qui peut arriver dans n’importe quel pays" et il précisait ensuite: "comme partout ailleurs, les gens se lèvent pour revivre et reconstruire, il ne s’agit donc pas d’une malédiction, ni d’une fatalité". Ce discours tranche avec ce qu’on a pu entendre dans les différents médias où il est devenu de règle, à la suite d’un événement exceptionnel, de faire appel à des spécialistes pour donner leur avis. Cette démarche répond à plusieurs logiques: rassurer l’opinion publique, se déculpabiliser avec, en toile de fond, le principe de précaution, "avions-nous fait tout ce qu’il fallait pour que tout aille bien?" Mais il y a aussi, sous-jacente, l’idée de la perfection, tout doit toujours aller très bien pour nous et nos enfants, nous rêvons de vivre dans un monde parfait où la souffrance est évacuée et la nature parfaitement maîtrisée. N’est-ce pas ce rêve qui est brisé au moment d’une catastrophe? Pourquoi la polémique autour des enfants "adoptables" venant d’Haïti? Qu’avons-nous à dire? Si oui, devons-nous vraiment dire quelque chose? Que nous demandent les victimes? Ces questions entraînent d’autres interrogations. Quel est le statut de ces enfants? Quelle est la nature de leur trauma? Comment réagissent les individus dans les situations post-traumatiques? Que nous enseignent les travaux sur la résilience? "Enfant adoptés suite à tremblement de terre, enfants abandonnés par leurs parents, enfants venant de Haïti ou enfants du Monde?" Bien que venant tous de Haïti, ces enfants n’ont pas la même vie psychique, sauf d’avoir vécu un tremblement de terre (dont certains se souviendront et d’autres pas). Chaque enfant porte en lui l’histoire de sa famille, et des conditions dans lesquelles il a été abandonné ou donné, de la manière dont il a vécu son séjour à l’orphelinat. Nous savons tous que dans la même institution, nous voyons des enfants très gais et d’autres très tristes, les effets de l’institution encore appelés "hospitalisme" ne sont les mêmes pour tous les enfants, c’est d’ailleurs bien pourquoi certains seront adoptés, c'est-à-dire présentés par des professionnels, et choisis par des parents venus d’ailleurs. D’autres n’auront pas cette chance, et grandiront toute leur vie dans des institutions…. En dehors d’un tremblement de terre, les différences inter-individuelles existent déjà, on ne pourra donc prétendre avec certitude que l’avenir psychologique de tel ou tel enfant est principalement dû à ce qu’il vécu avant ou après le tremblement de terre ou de son évacuation avant telle ou telle période… Certains auront besoin d’un suivi, et d’autres pas. Or nous savons en psychologie par les phénomènes de résilience que tous les individus ne vivent pas de la même manière le même traumatisme! Dans ce contexte que voudrait dire mettre en place un accompagnement spécifique? Ne faut-il pas laisser grandir l’enfant sans le regarder comme quelqu’un qui a survécu à un drame? Boris Cyrulnik, dans son livre Autobiographie d’un épouvantail (Odile Jacob, 2008), raconte comment des personnes traumatisées ont transformé leur vie grâce à des tuteurs de résilience (bon entourage, vie associative, investissement dans une activité artistique, etc …) ou en se racontant de merveilleuses histoires qu’il appelle des "chimères authentiques". Dire ou pas le malheur, l’avenir des enfants dépendra donc non pas seulement de ce qu’ils auront vécu, mais de ce qu’ils vivront chez les nouveaux parents! De nombreuses études sur les situations post-traumatiques suite à des catastrophes naturelles affirment toutes, comme le souligne Boris Cyrulnik dans ce même ouvrage, qu’une nouvelle vie renaît toujours d’une catastrophe. La question se pose alors de savoir ce qui est plus traumatisant pour ces enfants: le départ brutal de leur pays ou le tremblement de terre tel que l’ont vécu et se le sont représentés les adultes? On pourrait penser que c’est la première raison invoquée: dans ces conditions, il est crucial d’assurer à tous les enfants la même procédure, le même temps de préparation pour la séparation. Nous devons nous méfier de notre élan de générosité, et donner à tous les enfants, fussent-ils Haïtiens et victimes de tremblements de terre, les mêmes attentions. La situation d’urgence ne doit pas nous dispenser de nous poser les questions essentielles de la séparation, de l’accompagnement et de l’accueil, afin d’éviter, comme le dit Rony Brauman (Le Monde, 26 janvier 2010) "le syndrome de l’Arche de Zoé". Afrique Conseil, 55 rue du Château d’Eau, 75010 Paris, tél: 01 44 83 03 64, site: www.afriqueconseil.org Retour au sommaire de la rubrique Points de vue |
