Quand la France oublie l’éthique en matière d’adoption

La Fédération Enfance et Familles d’Adoption apprend avec stupéfaction que les autorités françaises cautionnent des démarches d’adoption qui se déroulent au Cambodge dans l’illégalité la plus totale. En effet, elles ont choisi d’entériner des démarches entreprises par des Français qui se sont rendus au Cambodge alors que ce pays est fermé à l’adoption depuis juillet 2003 pour les adoptants de France ainsi que des principaux pays occidentaux. Si les adoptions ont été suspendues au Cambodge depuis cette date, c’est parce que de sérieux doutes planent sur l’adoptabilité des enfants et sur d’autres aspects de la procédure. Le 28 juin 2005, le site de la Mission pour l’Adoption Internationale rappelait que « la situation de l’adoption internationale au Cambodge n’offrant pas encore les garanties suffisantes pour assurer la transparence et la régularité des adoptions, aucune reprise prochaine des adoptions n’est envisagée ».

Avec l’UNICEF, la France et les autres pays d’accueil ayant suspendu la délivrance de visas se sont engagés à aider les autorités cambodgiennes à mettre en place une législation qui permette aux enfants privés de famille d’en trouver une, au terme d’une procédure qui vérifierait leur adoptabilité. La mise en place de cette nouvelle législation a été posée comme un préalable par tous pour la reprise des adoptions. L’attente souvent douloureuse et majoritairement très digne des postulants ne saurait justifier les moyens mis en œuvre par quelques-uns. La recherche d’une solution pour l’ensemble des enfants cambodgiens en attente d’une famille (donc juridiquement adoptables après vérification par les responsables légaux) ne saurait se réduire à des accommodements au profit de quelques personnes, au mépris d’une nécessaire éthique dans l’adoption et des termes de la Convention de La Haye relative à l’adoption internationale, ratifiée par la France.

Que devons-nous conseiller désormais aux 25 000 candidats à l’adoption ? Qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un agrément, d’attendre qu’un pays ou un conseil de famille vous propose un enfant ? Qu’il suffit de forcer la porte d’un orphelinat à l’étranger (et pourquoi pas d’une pouponnière ici en France…) de « se choisir » un enfant puis de faire larmoyer les médias, les spectateurs des programmes de télévision et nos représentants politiques pour que toute réglementation fonde comme neige au soleil ? Que diront ces parents, demain, à leur enfant, que dira la France, demain, à ces enfants qui exigeront la vérité sur la façon dont ils sont devenus Français ?

Janice Peyré
Présidente d’Enfance et Familles d’Adoption
Membre du Conseil Supérieur de l’Adoption (CSA)
Membre du Conseil National pour l’Accès aux Origines Personnelles (CNAOP)

Télécharger le communiqué d’EFA

Le communiqué d’EFA à propos du Cambodge a été relayé par différents médias, dont France Inter : voici le contenu de la chronique du samedi 17 décembre 2005 de Danielle Messager :

La France oublie-t-elle l’éthique en matière d’adoption ? C’est une grave question que ne pose absolument pas des opposants à l’adoption mais rien moins que la fédération Enfance et Familles d’Adoption, donc des familles adoptives : elles sont 10 000 au sein de cette fédération. Et si elle s’interroge ainsi, c’est parce que certains cas très récents d’adoption au Cambodge semblent suspects. Le Cambodge est fermé à l’adoption internationale depuis juillet 2003 pour les adoptants de France ainsi que des principaux pays occidentaux.

Pourquoi cette fermeture ? Parce que dans ce pays, la situation concernant l’adoption internationale n’offrait pas de garanties suffisantes de transparence et de régularité. On se souvient du film Holy Lola, de Bertrand Tavernier, l’an dernier qui mettait en scène quelques intermédiaires peu scrupuleux. L’UNICEF, la France et d’autres pays se sont engagés à aider les autorités cambodgiennes à mettre en place une législation pour qu’il n’y ait plus justement de cas suspects mais tant que ce n’est pas terminé, il ne doit pas y avoir d’adoptions. Or, quelques Français se seraient rendus au Cambodge à la recherche d’un enfant et auraient pu le ramener en France avec forcément l’appui de représentants de l’autorité française, sinon il leur aurait été impossible de franchir les frontières.

Alors que des couples sont en attente, que des parents qui ont déjà un enfant cambodgien espèrent un frère ou une sœur, que cette attente est douloureuse, pourquoi certaines personnes bénéficient-elles d’une aide privée qui leur permettrait de contourner une législation. C’est ce que Enfance et Familles d’Adoption n’admet pas et s’autorise à dénoncer. Il ne suffit pas de forcer la porte d’un orphelinat à l’étranger. Pourquoi faire ici ce que l’on ne se permettrait pas en France ? Est-ce qu’on pénétrerait dans une structure de l’Aide sociale à l’enfance en disant « mon regard a croisé celui de cet enfant et je me sens déjà son père ou sa mère » ? Non ! Que diront ces parents demain à leur enfant qui demandera comment il est arrivé en France et est devenu Français ?

L’adoption est une démarche qui ne doit bénéficier d’aucun passe-droit ou accommodement. Sur les 5 000 enfants adoptés chaque année en France, 4 000 viennent de l’étranger. Leurs parents ont attendu, ont réfléchi, ont franchi des étapes. L’enfant adopté a le droit d’arriver en France dans des conditions respectables.