Quelle langue maternelle pour l’enfant adopté à l’étranger ?

Quand tout va bien, l’entrée dans le langage oral d’un petit enfant est toujours passionnante à vivre et fascinante à observer.

Qu’en est-il pour les enfants adoptés à l’étranger ? Eux qui ont été bercés par une autre langue avant d’arriver chez nous et d’entendre les mots et la musique de la langue française. Ils parlaient parfois déjà cette autre langue, mais pas toujours. L’aventure particulière de l’adoption singularise et colore leur acquisition du français. Les enfants issus de l’adoption internationale rencontrent-ils des difficultés particulières dans l’acquisition de la langue française ? Sont-ils bilingues ? Doit-on entretenir leur première langue ? Le français sera-t-il une langue maternelle seconde ou une langue d’adoption ?

  • Langue et langage
  • Une appropriation du français en fonction de l’âge
  • Comment favoriser l’acquisition du français ?
  • L’enfant adopté n’est ni bilingue, ni biglosse
  • Faut-il apprendre la langue maternelle de l’enfant et faut-il l’entretenir ?

Langue et langage

Il convient tout d’abord de différencier langue et langage.

En effet le langage est le propre de l’homme et nous permet de communiquer en ayant recours aux systèmes de codes très élaborés que sont les langues. Le langage est un acte physiologique qui met en œuvre des processus au niveau du cerveau, des centres de l’audition, des cordes vocales et de la cavité buccale. C’est aussi un acte psychologique qui suppose l’activité de la pensée, ainsi qu’un acte individuel et social. Il fait partie de notre patrimoine génétique d’être humain et se construit grâce à l’apprentissage d’une langue, appelée langue maternelle.

A contrario, la langue n’est pas génétique. Il est d’ailleurs plus juste de parler des langues, puisqu’il en existe plusieurs milliers parlées dans le monde. Ce sont des objets culturels vivants (non parlées, les langues meurent), que l’on peut apprendre à tout âge, et plusieurs fois dans sa vie. Les langues reposent toutes sur des systèmes de signes ou codes régis par des règles (le vocabulaire, la grammaire, etc.).

Autrement dit, le langage est la faculté de communiquer, la langue est l’outil pour le faire. Le langage est inné, (si les conditions idoines pour qu’il s’exprime sont réunies), la langue s’apprend.

Donc, l’enfant adopté à l’étranger n’est pas programmé génétiquement pour parler la langue de son pays de naissance ; mais grâce à elle, il aura commencé à construire sa fonction langage (capacité de communiquer en utilisant une langue).

Une appropriation du français en fonction de l’âge

La façon dont il s’approprie ensuite le français est différente en fonction de l’âge auquel il est adopté. Le langage se construisant pour l’essentiel en 4 à 5 ans, que se passe-t-il à chaque étape ?

Avant 1 an

le bébé peut différencier les sons de toutes les langues parlées dans le monde, puisque rien ne le programme génétiquement à une langue donnée. De même il va produire des sons dans son babillage qui ne se limitent pas à ceux de sa langue maternelle. Ces deux capacités, très puissantes, vont s’appauvrir en huit à dix mois pour se centrer sur les sons de la langue maternelle, mais restent potentiellement « activables » pendant plusieurs années, grâce à la plasticité cérébrale qui ne se termine que vers l’âge de 10 ans. En même temps, le bébé qui a entendu la voix de sa mère in utero (l’audition fonctionnant dès le 4è mois de grossesse) va marquer une préférence pour la langue et la voix maternelles dès la naissance. Il est très sensible à tous les aspects que l’on appelle non verbaux (mais pas forcément non sonores), de la communication tels que les mimiques, les sourires, le ton de la voix, les gestes. Il s’appuie essentiellement sur eux pour commencer à comprendre. À partir de 8 ou 9 mois, les caractéristiques mélodiques de sa langue maternelle (intonation, rythme) vont imprégner son babillage et colorer ses premières productions de mots. Lorsque le bébé est adopté avant 1 an, il va soudain entendre des sons et une musique différents dans la langue parlée autour de lui. Très vite il va lui aussi changer la musique de son babillage et se retrouver dans les mêmes conditions d’acquisition du français qu’un enfant né en France.

Avant 3 ans

Le bébé produit ses premiers mots aux alentours d’1 an. Ils sont au départ très simplifiés et utilisent des sons que l’on appelle « universaux » car on les retrouve dans toutes les langues parlées dans le monde (les voyelles très ouvertes comme [a, è] et les consonnes [p, m, d]). Progressivement, il va affiner sa prononciation en produisant des sons plus spécifiques à sa langue maternelle. Il va aussi commencer à associer des mots, prémices de la production de phrases. Il va sans dire que le bébé peut avancer sur ce chemin de la conquête du langage, s’il a face à lui une ou des personnes qui s’émerveillent de ses progrès, qui interprètent ses babillages et ses premiers mots… et l’inscrivent ainsi comme un partenaire de communication dans un climat d’échange et de plaisir partagé. De nombreux enfants adoptés n’ont pas pu bénéficier de ces interactions privilégiées propices au développement du langage et arrivent donc avec une fonction langage encore fragile. Comme le dit J. F. Chicoine1, les enfants [qui] arrivent à 18 ou 36 mois avec une connaissance très pauvre de leur langue maternelle, [ont]) un sous-développement de la tour de contrôle de la parole et de l’audition. Ils vont cependant progresser, grâce à cette fameuse plasticité cérébrale et grâce aux interactions verbales de qualité qu’ils vont avoir dans leur nouvelle famille. Les habiletés développées dans la langue maternelle vont se reporter sur la langue française. La mémoire des sons et des mots de la langue première va progressivement s’estomper et disparaître si elle n’est pas entretenue. Le français deviendra vite la langue prédominante et exclusive.

Entre 3 et 7 ans

Si l’enfant arrive dans sa famille adoptive entre 3 et 6 ou 7 ans, normalement, il parle déjà sa langue maternelle. S’il la parle bien, sa fonction langage étant bien construite, il va faire un transfert rapide et facile dans la langue française.

S’il a un retard de langage dans sa langue maternelle, son acquisition de la langue française sera un peu plus lente, il est possible qu’il développe aussi un retard de langage en français.

Si l’enfant est adopté en fratrie, les choses se dérouleront à l’identique, avec toutefois une langue maternelle entretenue un peu plus longtemps car elle continue à être utilisée entre les frères et sœurs.

Dans tous les cas, l’enfant va oublier sa langue maternelle en six mois ou un an environ et n’aura, à terme, aucun accent en français. Il passera pour un locuteur natif.

Au-delà de 7 ou 8 ans

Chez l’enfant adopté après 7 ou 8 ans, la langue maternelle, non entretenue, va s’effacer. Cet oubli sera rapide et en apparence total. La qualité de sa langue française va dépendre étroitement des compétences langagières qu’il aura construites dans sa langue maternelle. Il pourra garder des traces d’accent et ne pas passer pour un locuteur natif, surtout s’il est adopté après 10 ou 11 ans.

Ainsi, quel que soit l’âge auquel il arrive, l’enfant adopté à l’étranger oublie sa langue maternelle en quelques mois. On peut donc parler, comme le dit Françoise Maury2, de français langue maternelle seconde.

Comment favoriser l’acquisition du français ?

Lorsque l’enfant arrive bébé, le développement de la fonction langage va se faire en français, grâce aux interactions entre le bébé et sa famille d’adoption.

Lorsque l’enfant arrive plus grand, il doit s’adapter à toute une série de changements : lieux, climat, visages, odeurs, nourriture, bruits, et bien sûr, la langue. Il a souvent eu plusieurs lieux de vie peu propices au calme et aux interactions, n’est pas habitué à dormir seul ni à être fréquemment sollicité. Il faut donc lui laisser du temps (comme on en accorde au bébé pour se mettre à parler).Il ne sert à rien de le faire répéter ce qui, d’une façon générale, est plutôt à proscrire pour aider un enfant à entrer dans le langage.

Il faut se souvenir que l’enfant très jeune est sensible à tous les aspects non verbaux décrits précédemment. L’enfant plus grand qui ne parle pas le français aussi. Donc, il ne faut pas hésiter à utiliser la mimique, les gestes, des intonations riches, variées, expressives (ce qu’on appelle le « parler nourrice »). Il faut décrire en phrases courtes et simples ce que l’enfant fait, regarde, prend, entend, convoite, exprime et lui laisser des plages de silence, pour qu’il puisse répondre. En somme, faire comme avec un très jeune enfant. On peut aussi avec profit recourir à des chansons, des comptines, des imagiers, regarder des livres et proposer des jeux, même s’ils sont destinés à des enfants plus jeunes.

En effet, d’une part, le contenu explicite lui sera plus facile d’accès, d’autre part, l’enfant passe souvent par une phase régressive dans ses jeux et son comportement. Parfois parce qu’il n’a pas eu l’occasion de passer par ces étapes de développement ou de découverte des jouets et des jeux. Souvent, parce qu’il régresse aussi sur le plan affectif pour s’autoriser à devenir le « bébé » de ses parents adoptifs. L’essentiel est que la communication passe, peu importe les voies qu’elle emprunte au début.

L’enfant adopté n’est ni bilingue, ni biglosse

Le bilinguisme est l’apprentissage simultané de deux langues, chacune ayant sa place sur le plan culturel, affectif et social. C’est la situation des couples mixtes où chacun s’adresse à l’enfant dans sa propre langue maternelle.

Le biglossisme est l’apprentissage d’une langue seconde après l’acquisition de la langue maternelle. C’est le cas des familles migrantes qui arrivent dans un nouveau pays avec leur langue maternelle. L’enfant va acquérir la langue de son pays d’accueil à l’école, tout en continuant à pratiquer sa langue première à la maison.

Le parfait bilingue a donc fait usage précocement de deux langues simultanées ou enchaînées rapidement avant l’âge de 8 ans. Mais le bilinguisme n’est pas acquis à vie. Toute langue non entretenue se détériore et s’oublie progressivement. C’est aussi le cas de la langue maternelle, qui ne résiste pas mieux qu’une autre. Cependant, elle se réapprend plus vite, car elle a laissé des traces dans le cerveau. Lors d’un congrès d’EFA 68 (Haut-Rhin) sur l’adoption, Nazir Hamad3 citait Françoise Dolto en rappelant que La langue maternelle peut avoir l’air oubliée, mais refaire surface par retour du refoulé.

Faut-il apprendre la langue maternelle de l’enfant et faut-il l’entretenir ?

Apprendre la langue maternelle de son enfant est un choix personnel que font parfois les parents, surtout lorsque l’enfant est déjà âgé de plus de 3 ou 4 ans. Selon Janice Peyré4, lorsque l’on est dans le pays d’origine avec l’enfant, cela facilite les premiers moments de communication. Ensuite l’enfant tranche et « choisit » de ne plus comprendre sa langue maternelle. Mais cet oubli n’est cependant jamais total. Cécile Delannoy5 confirme le rapide passage de la langue maternelle au français, surtout si l’enfant a pu passer ne serait-ce que trois mois en classe maternelle et s’il a moins de 6 ans. Mais quel que soit son âge d’arrivée, l’enfant oublie très vite sa langue maternelle. Pour elle, il y a là une sorte de clivage intérieur relevant de l’instinct de survie. Quant à Françoise Maury2, elle avance que l’oubli de la langue maternelle favorise l’intégration totale dans la famille adoptive et au sein de la culture française. Toujours selon l’auteur, pour la conserver, l’enfant doit l’avoir déjà bien acquise (donc avoir été adopté après 4 ou 5 ans) ; il doit avoir l’occasion de la pratiquer et désirer maintenir des liens affectifs via cette langue maternelle en ayant conscience de l’importance de la conserver. Dans tous les cas, elle déconseille de l’imposer comme langue étrangère au collège, en raison des conflits internes que peut engendrer le fait d’avoir comme langue étrangère son ex-langue maternelle. Sans empêcher bien sûr l’étude de cette langue maternelle par ceux qui le souhaitent.