Le défi d’écriture : publication du troisième texte

Fin mars, les associations Enfance & Familles d’Adoption et Écritures colombines vous lançaient un défi d’écriture. Vous avez été plus de 40 à envoyer votre texte, autobiographique ou fictionnel, et nous vous en remercions vivement.

Nous avons eu grand plaisir à lire vos textes. La variété des points de vue et la richesse des styles ont donné lieu à un débat passionné.

Le texte lauréat sera publié dans le numéro 195 d’Accueil (sortie fin juin) et conjointement sur les sites d’EFA et d’EC. Les autres textes qui ont remporté la majorité de nos suffrages seront publiés sur les deux sites à raison d’un par semaine.

Les deux semaines précédentes, nous mettions en ligne les texte « Kambana » et « Lettre à mon fils d’amour ».

Cette semaine, nous vous proposons « Renaissance ».

 

Renaissance

Dans l’avion, tout le monde dort, sauf Anaël, qui joue et rejoue sur son petit écran. Trop d’excitation sans doute. Ce départ vers son « pays d’origine », enfin… Une excitation à la fois positive et chargée de peur.

Depuis plusieurs mois, elle est infernale. Elle se cherche. Qui est-elle vraiment ? Elle ne ressemble à personne. Quelle adulte va-t-elle devenir ? Elle ne sait pas si elle a envie de ressembler à ses parents de naissance, et elle est tellement différente de ses parents adoptifs ! Quel est le visage de son père ? Quel est le visage de sa mère ? Et c’est quoi au juste, être une femme dans ce pays qu’elle ne connaît pas ?

C’est pour l’aider à trouver des réponses que ses parents lui ont finalement proposé de partir quinze jours à la découverte de son pays. Elle les regarde dormir. Comment peuvent-ils être aussi calmes ? Aucune question ne semble les perturber. Lorsqu’ils ont préparé le voyage, ils ont insisté pour faire aussi du tourisme et pour ne pas rester tout le temps dans la capitale à la recherche des traces de son passé. Leurs arguments l’ont finalement convaincue. Tout visiter lui permettra de mieux connaître le pays et de ne pas le confondre avec sa capitale.

Elle regarde le programme qu’elle a tenu à construire, jour par jour, méticuleusement. Jour 1, ce n’est pas encore maintenant. Tous les déplacements qui l’ont menée à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle et le vol ne comptent pas. Cette journée et cette nuit sont une sorte de sas dont elle a besoin pour se rendre disponible aux découvertes qui l’attendent. Le premier jour commence donc à 6 heures, à l’arrivée à l’aéroport. Elle lit : installation à l’hôtel, visite du marché où elle a été trouvée. C’est elle qui a tenu à respecter cette chronologie. Elle veut remonter à la source pour pouvoir comprendre et dérouler le fil de sa vie, depuis le tout début. La visite de la pouponnière est prévue pour l’après-midi. Il ne faut pas perdre de temps.

Elle a vu des photos de cet endroit. « Sa chambre », « son lit », le mobile qu’elle fixait lorsqu’elle n’avait que lui comme horizon, avant que ses parents ne viennent ouvrir les portes du monde pour elle. Les odeurs de sa vie actuelle prennent toute la place dans sa mémoire. Aucune photo, aucun bout de tissu n’a su emprisonner celles de l’orphelinat et elle, pourtant si sensible aux odeurs, ne sait pas si elle saura reconnaître celles de son enfance. Elle n’a eu que quelques mois pour engranger ses origines quelque part dans son cerveau. Sans détails sur son premier passé, elle se sent enfermée dans un labyrinthe dont il lui est impossible de sortir. Elle ne connaît plus le chemin vers l’entrée et elle aurait besoin de savoir qui elle est pour aller de l’avant.

Pour l’instant, elle se sent si différente que la seule ressemblance qu’elle s’autorise à admettre est la couleur de sa peau. Elle trouve ses parents fades, si pâles, si conformes à la majorité qui les entoure. Pourtant, elle n’arrive pas à s’identifier à ceux qui ont grandi sur son continent de naissance, elle n’aime pas leur musique, elle n’aime pas leurs plats. Et elle se demande même parfois si elle a hérité du bon corps. Ce corps de fille qui change tout le temps et qui devient si contraignant : soutiens-gorge ou brassières qui grattent, rappels horribles et douloureux tous les mois qu’elle est bien née fille, regards condescendants des garçons… tout l’exaspère !

Il n’y a que son prénom qui trouve grâce à ses yeux. Anaël. Ce n’est pas très typique, ce n’est pas trop courant, mais pas trop rare et surtout… c’est un prénom épicène. Peu de ses camarades de classe connaissent ce mot, mais elle aime son mystère et remercie ses parents d’avoir choisi un tel prénom : ni féminin ni masculin. Il est comme un message : Deviens qui tu veux être !

L’observation des autres passagers ne lui apporte aucun apaisement. Elle n’est certes plus un cas isolé. Ses parents font tache, pas elle. Il n’y a que très peu de Blancs dans cet avion. Elle se demande ce que les autres ont bien pu penser d’elle lorsqu’elle est montée à bord, si sombre entre ses deux parents, si occidentale dans ses gestes, dans sa façon de marcher. Elle scrute les visages endormis qui l’entourent à la recherche de celui qui sera capable de l’aider à se représenter, physiquement, en adulte. Mais comment s’imaginer dans ces vêtements couleur locale ? Et si dans son pays d’origine, son adoption se lisait sur son corps, comme ailleurs ?

Finalement, elle retourne sur l’écran rassurant du téléphone. Il offre toujours les mêmes jeux, les mêmes gestes à peine perceptibles et la même intimité. Parfois, la concentration fait taire les questions qui l’assaillent. Mais aujourd’hui, même le trafic qui se densifie sur son écran et devrait solliciter toute son attention est inopérant. Elle va perdre la course virtuelle, dommage !

Elle se demande si elle va se sentir agressée par les bruits, la lumière, les goûts et les odeurs ou si ses sens vont enfin trouver l’apaisement et reconnaître leur environnement. La psy lui a dit, il n’y a pas si longtemps, qu’elle était hyperesthésique. Elle aime bien ce mot, mais elle déteste ce qu’il lui fait. Elle a hâte de goûter au premier plat local, en vrai, même si elle l’appréhende. Elle a insisté pour manger sur le marché, pour y rester plus longtemps. Ses parents n’ont rien promis, ils aimeraient mieux la nourriture aseptisée de l’hôtel les premiers jours, ils ont dit avoir peur qu’elle ne tombe malade… elle est sûre que cela n’arrivera pas.

Comme elle ne supporte pas le contact des lunettes de soleil sur son visage, elle n’a qu’une visière de casquette pour s’en protéger et éviter les regards indiscrets. Ses parents n’arrêtent pas de lui dire qu’il fait très chaud, là-bas. Mais il ne peut pas faire plus chaud qu’un jour de canicule à Lyon ou à Nîmes. Elle a regardé les moyennes de température, elles ne sont pas si élevées. C’est l’humidité qui est difficile à supporter, dit-on, et les pics de chaleur, dans la journée. De toute façon, elle ne se plaindra pas. Elle ne veut pas leur donner l’occasion de lui dire : On t’avait prévenue !

Elle redoute l’exubérance sonore qu’elle a observée à l’aéroport. La discrétion ne semble pas être importante pour ces gens. Pourtant, elle aime tant ne pas être vue, ne pas être entendue… ne rien avoir à dire. Elle se promènera avec ses écouteurs, ils atténueront au moins le bruit, même si ses parents ne manqueront pas de lui rappeler qu’elle devrait profiter de tout.

Le pilote annonce l’atterrissage imminent. Tout le monde s’est réveillé. Anaël sursaute lorsque le train d’atterrissage touche la piste. Quel vacarme ! Son corps est secoué de vibrations. Enfin, les portes s’ouvrent. Son cerveau décode à toute vitesse mille stimuli inconnus. Tout le monde se lève et se dirige vers l’extérieur. Elle s’arrête un instant en haut de la passerelle. Il fait encore nuit, le réacteur tourne toujours au ralenti, mais dès qu’elle sent l’air chaud sur ses bras nus, elle sait que son corps se reconnaît enfin.

Félicienne A.

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