Le défi d’écriture : publication du quatrième texte

Fin mars, les associations Enfance & Familles d’Adoption et Écritures colombines vous lançaient un défi d’écriture. Vous avez été plus de 40 à envoyer votre texte, autobiographique ou fictionnel, et nous vous en remercions vivement.

Nous avons eu grand plaisir à lire vos textes. La variété des points de vue et la richesse des styles ont donné lieu à un débat passionné.

Le texte lauréat sera publié dans le numéro 195 d’Accueil (sortie fin juin) et conjointement sur les sites d’EFA et d’EC. Les autres textes qui ont remporté la majorité de nos suffrages seront publiés sur les deux sites à raison d’un par semaine.

Nous avons déjà publié les textes « Kambana »,  « Lettre à mon fils d’amour » et « Renaissance ».

Cette semaine, nous vous proposons « Ô toi mon enfant ! »

 

Ô toi mon enfant !

Je ne sais pas pourquoi j’ai voulu adopter. Cela fait maintenant treize ans. Treize ans que j’ai eu mon premier agrément. Oh ! Je me souviens combien j’étais pleine d’enthousiasme, d’énergie, d’espoir. Je baignais dans ce doux désir d’être maman, de te voir, toi, mon enfant du monde. Toutes mes secondes de vie étaient tournées vers toi. Je t’imaginais tantôt au pied d’une rizière en plein cœur de l’Asie, tantôt à jouer dans le sable d’un petit désert d’Afrique et parfois… allongé.e dans des herbes hautes et chaudes d’Amérique du Sud.

« Des clichés idéalisés », me diras-tu ? « Bien sûr ! », t’aurai-je répondu. Ces clichés, c’était les miens et je les assumais pleinement. Car bien évidemment je n’avais qu’une seule certitude, celle de devenir maman, ta maman. D’être celle qui correspondrait à tes besoins, oh oui, toi, toi mon enfant.

Les années ont passé et j’ai continué d’espérer. Pour toi, j’ai fait mon premier achat technologique, un téléphone et vert qui plus est ! Vert, couleur de l’espoir. Vert, couleur de mes yeux. Vert, vers toi ! Je l’ai toujours gardé en moi, l’espoir ; et près de moi, le téléphone. Un bip, une sonnerie et mon cœur palpite. Un bip, une sonnerie et cela m’attriste.

Dix ans ont passé et je n’ai rien lâché. Les courriers, les refus, les trajets, les malentendus. J’ai pensé, re-pensé, espéré, crié, bataillé, navigué, vogué au gré des fermetures de pays. Pays que je me voyais tant escalader pour aller te soulever, toi, mon précieux. Mon précieux trophée de maman ! Mais jamais, au grand jamais, je n’ai sombré ! Les deux pieds enracinés, j’ai tenu.

J’ai bien vu que j’y laissais quelques plumes, mais je les ai recyclées. Mes plumes tombées se sont transformées en plumes pour écrire, me raconter, me dire, te conter mon aventure jusqu’à toi. A défaut de t’espérer en couleurs, j’ai mis des couleurs dans mes cahiers, mes écrits, mes dossiers, mes rêveries.

Et puis maintenant, je constate que cela fait treize ans. Je suis un peu essoufflée, esseulée. Je pense toujours à toi, quelque part. Je pense à moi, tous les soirs. Et mes mots qui ne viennent plus, qui ne se suffisent plus, se sont transformés en maux. Maux de dos, maux de cœur. Mais « pu… » quelles douleurs ! Je n’ai jamais su, je n’ai jamais lu… J’ai juste appris, aux sons de mes cris, que je suis une femme au ventre vide, aux bras livides, une invalide. Une invalide d’enfant, une femme qui ne rime pas avec parent.

Alors dorénavant, de penser je suis passée à panser, en faisant ce fameux pas de côté. J’ai bifurqué et entamé un autre chemin, celui de la tranquillité en tentant d’apaiser mes anxiétés. Bien accompagnée, j’ai commencé à me réparer. Je me suis racontée à quelqu’un d’autre que toi, mon enfant.

Au début je ne te cache pas que cette démarche a été dure, rude, escarpée. Puis je me suis laissée aller à exprimer, vivre et sortir toutes mes émotions refoulées. Sur ce chemin d’à côté, j’ai symbolisé ! Symbolisé mon profond désir de devenir ta maman, en fait non, de devenir simplement une maman. J’ai fait un précieux objet. Je me suis pleinement investie, j’y ai mis tout mon cœur, mon amour et mes joies pour le réaliser.

Cet objet maintenant, je l’observe, le contemple, le berce, le montre en exemple. Je le trouve beau, élégant, coloré. Ses matières sont parfois grossières et tellement familières à la fois.

En finissant ce précieux objet et le mettant à côté de moi, j’arrive maintenant, au bout de treize ans, à le voir à l’extérieur de moi. Oui le voir, ce désir, à l’extérieur de moi. Quel bonheur de le contempler sans plus m’y perdre. Quel bonheur de le regarder, sans rien attendre à présent.

J’ai poursuivi mon chemin de réparation. Mes crevaisons, les « non » et l’absence de « nom », j’ai tout symbolisé ! Que de violences vécues… alors même que je n’ai pas pu. Pas pu être une maman tout simplement.

Dans deux ans, c’est la fin de ce troisième agrément… et tu n’es toujours pas là, mon enfant. Pourrai-je enfin te tenir dans mes bras, mon enfant, moi, oui, MOI, ta superbe maman ? Je ne suis malheureusement pas responsable de la réponse. Mais « pu… » comme je suis fière de mon chemin d’hier et de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent et qui m’a mise en mouvement.

Je ne sais plus pourquoi j’ai voulu adopter au début.

Je sais à présent que c’est beau tout ce que j’ai vécu !

Marlène Briand Renaudet

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