Le défi d’écriture : publication du cinquième texte

Fin mars, les associations Enfance & Familles d’Adoption et Écritures colombines vous lançaient un défi d’écriture. Vous avez été plus de 40 à envoyer votre texte, autobiographique ou fictionnel, et nous vous en remercions vivement. Nous avons eu grand plaisir à lire vos textes. La variété des points de vue et la richesse des styles ont donné lieu à un débat passionné.

Le texte lauréat sera publié dans le numéro 195 d’Accueil (sortie fin juin) et conjointement sur les sites d’EFA et d’EC. Les six autres textes qui ont remporté la majorité de nos suffrages seront publiés sur les deux sites à raison d’un par semaine.

Nous avons déjà publié les textes « Kambana »,  « Lettre à mon fils d’amour », « Renaissance » et « Ô toi mon enfant ! ».

Cette semaine, nous vous proposons « La seule chose que je sais, c’est que je ne sais pas ».

 

La seule chose que je sais, c’est que je ne sais pas

Cette scène, cet instant de vie, cette crampe au ventre, cette main de plus en plus moite, ce contrôle d’identité , depuis deux ans, je n’ai jamais vraiment pensé qu’à cela. Je n’ai jamais vraiment cessé d’imaginer notre première rencontre en détail : ma tenue, ma paire de chaussures, ma coiffure jusqu’aux boucles d’oreilles, le SMS  groupé aux copines parce qu’évidemment je ne veux plus y aller, puis si je me lance, notre premier regard, est-ce que l’on va se prendre dans les bras ? Est-ce que je vais pleurer ? Vas-tu pleurer ? Les premiers mots que je te dirai, ceux que tu me répondras, ce que tu m’avoueras, et tout ce que l’on ne se dira pas. Mais pas que. J’imagine aussi la vie que je pourrais avoir avec toi, j’imagine qui tu es, Je m’amuse à faire ton portrait, j’imagine être la fille d’une reine, d’une star du rock, d’une star d’une télé-réalité, d’une prix Nobel de la paix et ça me donne le vertige, des papillons dans le ventre, des palpitations du  cœur et le sourire aux lèvres. Puis sans savoir pourquoi, parfois un éclair de lucidité me dit : Non c’est bien trop beau. Il n’y a que dans ces vielles séries américaines que l’on entend ce genre d’histoire avec ces happy ends… Alors je réfléchis, je tourne en rond, je me couche, mais oui elle doit être dans la politique, c’est ça, je suis issue d’une union extra-conjugale entre une ministre et un attaché parlementaire, chut, je ne dirai rien, c’est promis juré. Je suis un secret d’État bien gardé ! Bon oui évidemment, au fond de moi je sais que ce n’est certainement pas aussi simple, si tant est qu’être la fille cachée d’une ministre soit simple. Je t’imagine alors extrêmement jeune, quatorze, quinze ans, peut-être seize ? Je n’ai pas de mal non plus à t’imaginer sans domicile, à t’imaginer victime d’un viol, d’un inceste ? Victime de violences conjugales ? Mes origines maghrébines me font penser que c’est peut-être simplement culturel, certains me disent que tu cherches à me protéger, me protéger de quoi ? Je ne peux qu’imaginer, la seule chose que je sais, c’est que je ne sais pas.

C’est pour ça et peut-être aussi parce que je suis obsessionnelle que je t’ai cherchée. Tu sais, enfant, j’allais régulièrement à l’hôpital où je suis née, une amie de Papa se fait  opérer et il tient absolument à l’accompagner, donc toute la famille le suit. C’est souvent les samedis après-midi après deux ou trois courses ou une balade en forêt que nous arrivons devant cet immense hôpital, et mon cœur se serre à chaque fois. Mon cœur se serre parce que je suis persuadée que tu es encore là dix ans après, dans ce même hôpital, à m’attendre parce que tu as perdu ta petite fille. Je suis persuadée que tu occupes encore une de ces chambres, alors je te cherche, je vais dans tous les couloirs de l’hôpital plusieurs fois, je prends les ascenseurs, Je dévisage les patientes, je m’arrête devant chaque infirmière en me demandant si elle était déjà là il y a dix ans, est-ce qu’elle me reconnaît, est-ce qu’elle sait où tu es ? Et le plus fou, c’est que j’y crois à chaque fois, tu peux imaginer ma déception chaque week-end lorsque je repars sans rien. Je me déteste de ne pas avoir su parler, poser une petite question, je me déteste d’être aussi lâche. Oh, ce n’est pas la seule fois que ce genre de situation m’arrive. Ça m’arrive aussi, lorsque je reviens dans la ville où je suis née, de regarder des femmes dans la rue, dans un supermarché et de me dire : Tiens , on a le même grain de beauté sur la joue droite, tiens, on a les mêmes cheveux, elle est petite comme moi, tiens, on a le même sourire. Comme tu peux t’en douter, je n’ai jamais non plus abordé une seule de ces femmes. Je me contente de les regarder du coin de l’œil, de fouiller des recoins d’hôpital, de me poser mille et une questions, puis de repartir, mais ces situations ne sont pas graves, parce qu’au fond, j’ai toujours su que l’on se retrouverait.

J’avais raison, tu imagines, déjà deux ans ! On en a vécu des aventures toutes les deux en deux ans. Notre premier appel téléphonique où je n’osais pas parler, tu as pratiquement fait un monologue de trente minutes, mes premières questions, notre premier échange de photos, je te trouve belle. C’est marrant tu sais, mais après t’avoir vue en photo pour la première fois, je me suis regardée dans une glace et notre ressemblance physique ne m’a pas frappée. J’en étais presque déçue, alors qu’autour de moi tout le monde semble voir cette fameuse ressemblance physique que j’attendais tant. Enfin, pour dire que de chemin on a parcouru en deux ans, tout sauf celle de notre rencontre, l’ultime étape, le Graal pour certains adoptés. Je comprends que me retrouver est bouleversant pour toi, je le conçois maintenant. On me dit qu’Il faut du temps, du recul pour qu’on aille l’une vers l’autre, que je dois y aller doucement, ne pas être pressée, c’est ce que je veux t’offrir, mais je réponds quoi à tous les autres qui me disent : Mais tu ne l’as pas encore rencontrée ? Comment ça se fait ? Ce n’est pas normal ça, ou encore ce fameux : Mais tu ne veux pas la voir ou quoi ? Je réponds quoi à Maman qui a peur que notre lien ne tienne pas, et qui n’attend qu’une seule chose, c’est que je te rencontre enfin,  qu’elle puisse être rassurée en voyant que rien ne change et ne changera jamais entre elle et moi. On me dit aussi souvent de me mettre à ta place et je pense que c’est ce que tu attends également, mais comprends que me mettre à ta place juste cinq minutes est un exercice digne d’une équilibriste perchée à 30 mètres de haut sans filet, je vacille, ça me rend folle, les mots ne sortent pas, mais tout en moi hurle : Qui se met à ma place ? Mes angoisses depuis nos retrouvailles dirigent ma vie, qu’il n’y ait pas de rencontre après deux ans dirige mon agenda à base de : Et si elle pouvait ce week-end, et si elle était disponible cet été durant mes vacances, et si, et si… Alors j’attends, un coup de téléphone, une date, bref, je n’écris certainement pas pour te juger ou retrouver le reste de ta famille mais pour que tu comprennes mes réactions, mes angoisses, mon empressement que tu as pu prendre pour du harcèlement et je l’entends. Aujourd’hui après cinq ans de recherche et deux ans de retrouvailles, je peux dire que je connais un peu mon histoire, ta situation à l’époque, j’ai mis un visage, une voix sur un prénom, je me suis battue pour en arriver là et j’en suis fière. Tu m’as donné une belle vie, tu as surtout rendu mes parents et mes sœurs les personnes les plus heureuses du monde, tu aurais dû les voir le jour où je suis arrivée chez eux, et le jour où Papa a annoncé à Mamie que ça y était, ils allaient avoir une petite-fille, c’était incroyable. Enfin à ce qu’il paraît, je n’étais pas là.

Je finirai par te dire que si tu veux apprendre à me connaître, je suis là, de la manière qui te semble la plus douce pour toi, et avec le temps qu’il faudra, mais sinon ne t’en fais pas, je suis très bien entourée.

Je t’embrasse.

Hélène

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