Le défi d’écriture : publication du sixième texte

Fin mars, les associations Enfance & Familles d’Adoption et Écritures colombines vous lançaient un défi d’écriture. Vous avez été plus de 40 à envoyer votre texte, autobiographique ou fictionnel, et nous vous en remercions vivement. Nous avons eu grand plaisir à lire vos textes. La variété des points de vue et la richesse des styles ont donné lieu à un débat passionné.

Le texte lauréat sera publié dans le numéro 195 d’Accueil (sortie fin juin) et conjointement sur les sites d’EFA et d’EC. Les six autres textes qui ont remporté la majorité de nos suffrages seront publiés sur les deux sites à raison d’un par semaine.

Nous avons déjà publié les textes « Kambana »,  « Lettre à mon fils d’amour », « Renaissance », « Ô toi mon enfant ! ». et « La seule chose que je sais, c’est que je ne sais pas ».

Cette semaine, nous vous proposons « Moi et les grands ».

 

Moi et les grands

Je nais et je suis abandonnée là. Dans un temple, elle m’a posée à l’ombre, puis elle est partie, ma maman. J’ai attendu puis j’ai pleuré. Que se passe-t-il ? Je ne comprends pas. J’étais bien au chaud dans le ventre de ma maman, puis je suis sortie brutalement, dehors il faisait chaud, J’ai fermé les yeux, il y avait trop de lumière. J’ai hurlé très fort quand on m’a prise par les pieds. Ma maman a enroulé une écharpe à carreaux rouges et blancs autour de moi et m’a posée sur son ventre. Là, j’ai pu me reposer et puis tout a changé trop vite. Je me suis retrouvée seule. J’avais peur, j’avais faim, j’étais piquée par de petites bêtes. Je vivais à peine et déjà je voulais revenir dans le ventre de ma maman à l’abri de tout ce qui me faisait mal. J’ai hurlé de douleur. Des Grands m’ont entourée, ils parlaient. Un Grand m’a prise dans ses bras et m’a emmenée dans une maison avec d’autres Grands tous habillés en bleu. J’avais toujours faim, une dame s’est penchée sur moi, ce n’était pas ma maman. Ce n’était pas son odeur, mais elle m’a quand même nourrie. J’ai accepté, que pouvais-je faire d’autre ? Puis elle m’a portée, les hommes bleus ont dit qu’ils allaient rechercher ma maman. Je les ai revus plus tard, l’un deux m’a soulevée. J’étais contente, j’allais retrouver ma maman, j’avais encore son odeur sur moi grâce à l’écharpe qui me servait de couverture. Mais les Grands m’ont laissée à une autre dame que je ne connaissais pas, il y avait beaucoup de dames et de bébés. Tout le monde l’appelait Miss, c’était elle qui commandait. J’étais dans un couloir aux murs jaunes, il faisait frais. Toutes les dames s’appelaient Nounou. Elle m’a donnée à une Nounou. Tout de suite, Nounou m’a portée dans une pièce sombre, m’a placée contre sa poitrine. Elle avait des gestes rapides, mais ses mains étaient fermes. J’ai senti l’odeur du lait chaud et je me suis nourrie. Quand je me suis réveillée, j’avais quitté le couloir aux murs jaunes et j’étais dans une petite cabane avec trois autres bébés qui étaient allongés comme moi sur des paillasses. J’ai accepté ma nouvelle vie, la nuit je dormais dans la cabane et le jour je retrouvais le couloir aux murs jaunes mais il y avait trop de Grands qui passaient à côté de moi. Je cherchais du regard ma maman mais jamais elle ne venait me chercher. Pourtant, il y avait des Grands qui repartaient avec un bébé. Moi je ne voulais pas, j’attendais ma maman. Nounou en bleu qui s’occupait de moi me ramenait tous les soirs chez elle. C’est là, longtemps après, que j’ai été brûlée au moment où elle faisait la cuisine. Elle a renversé une casserole fumante, j’ai hurlé, la peau de mon ventre était rouge et gonflait. Nounou en bleu m’a jeté de l’eau froide, mais j’avais toujours mal. Je suis restée dans la cabane avec un Grand qui ne pouvait rien faire. Miss est arrivée pendant que je gémissais de douleur, elle ne s’est pas occupée de moi, elle a grondé Nounou en bleu, une autre Nounou m’a emportée dans la grande maison aux murs jaunes. J’ai été placée dans une pièce sombre et, chose horrible, elle m’a enlevé ma couverture à carreaux rouges et blancs, celle où il restait un peu d’odeur de ma maman. J’ai pleuré, crié. Elle m’a donné un biberon mais je n’en voulais pas. Alors elle m’a abandonnée toute seule, dans le noir. Les Grands ne m’aidaient pas, ils me faisaient du mal, j’ai gémi longtemps et je me suis endormie d’épuisement. Quand elle est revenue avec un biberon, j’ai perçu l’odeur d’autres bébés à côté de moi, j’ai fermé les yeux et j’ai tourné la tête. Elle a versé du lait sur mes lèvres mais je n’ai pas bougé, alors elle a repris le biberon et a nourri les autres bébés. J’avais encore mal au ventre, mais j’avais trop faim, j’ai pleuré un peu et j’ai senti de nouveau des gouttes de lait, j’ai ouvert la bouche pour avaler le lait, mais il n’avait pas le même goût, je n’ai pas eu le temps d’en prendre beaucoup, car Nounou me l’a retiré. Je suis arrivée ici dans un monde de Grands qui ne voulaient pas de moi, je suis une méchante fille. Quand je pleurais, quand je criais, les Grands ne s’occupaient pas de moi. Alors je n’ai plus pleuré, j’ai observé, il ne fallait pas fermer les yeux, sinon le biberon passait à un autre bébé. Après, c’était mieux de fermer les yeux, d’essayer d’oublier le monde hostile des Grands. Un jour, j’ai eu très mal à la gorge et au ventre, je ne pouvais rien avaler et mon ventre se vidait, il y avait toujours du liquide qui s’écoulait de moi. Miss est arrivée, elle a encore grondé la Nounou et a demandé à une Nounou plus âgée de m’emmener à l’hôpital. Cette nounou avait les dents jaunes et sentait la fumée. On m’a posée sur un lit blanc et Doktor m’a examinée avec ses grandes mains froides, une nurse m’a introduit un tube de verre dans le corps et m’a piquée au bras. Les Grands me font toujours du mal, j’ai gémi, il ne fallait pas pleurer, mais j’avais toujours mal à la gorge, au ventre et j’avais encore faim. Je suis revenue dans la grande maison avec Vieille Nounou. Miss a lu le papier du Doktor, il y avait aussi des petits cachets blancs qu’elle a donnés à la Nounou. Celle-ci en a écrasé un et l’a mélangé dans le biberon, elle m’a forcée à boire, j’avais mal quand j’avalais. Elle a recommencé plusieurs fois dans la journée, ses gestes étaient brusques, j’avais mal, les Grands étaient sans pitié pour moi et chaque fois j’étais trempée par le liquide nauséabond qui sortait de mon corps. Je maigrissais chaque jour. J’étais de plus en plus faible. Il faisait de plus en plus chaud dans le couloir. On m’avait posée dans un lit-cage aux barreaux roses. J’ouvrais à peine les yeux. J’ai entendu Miss parler. Il y avait aussi un Monsieur et une Dame qui étaient avec elle. Tout d’un coup, Miss s’est écartée et a déclaré : Voici Chanti, elle a besoin de vous. La Dame s’est penchée sur moi, elle avait des cheveux bruns et un visage blanc, elle m’a soulevée, je ne connaissais pas son odeur, alors j’ai fermé les yeux. J’avais peur de ce qui allait m’arriver. Et j’avais raison, car le lendemain ils sont revenus, je suis partie avec eux. J’ai revu Doktor, puis une nurse m’a piquée et du liquide rouge est sorti de mon corps pour aller dans des tubes. La Dame m’a laissé son écharpe à carreaux bleus et blancs. C’est comme ça que j’ai reconnu son odeur le lendemain. Elle me donnait le biberon. Miss avait dit que c’était une nurse, sa voix était douce et ses gestes assurés. J’étais bien calée contre son épaule. Miss leur a dit qu’ils pouvaient me prendre, ils étaient tous les deux contents et souriants. La Dame me portait, mais moi j’avais encore mal au ventre. Je ne savais pas ce que ces Grands allaient me faire, j’étais inquiète. Je serai sage, je ne pleurerai pas, mais quand je serai une Grande, je me débrouillerai toute seule. Je me méfie des Grands. J’ai peur, je ne sais jamais s’ils vont s’occuper de moi ou m’abandonner.

Un jour, je leur dirai tout cela.

À mon épouse, à mon fils

Bernard A.

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